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8 Déc. 2016 – 13:04 – Par Thomas Bernier

Dundalk : l’odyssée fantastique

Un conte de fées. Voilà ce que vit Dundalk depuis maintenant plusieurs mois. Au bord de la faillite en 2012, les Lilywhites n’auraient jamais pu penser à une telle épopée européenne. A quelques heures d’un match qui pourraient les envoyer en 1/16e de finale de l’Europa League, retour sur la trajectoire météorite d’une équipe attachante.

Dundalk a parfois des allures des village gaulois. Nichée au nord-est du pays à seulement quelques encablures de la frontière nord-irlandaise, la ville de seulement 30 000 âmes ne vibre que pour le soccer. Autrement dit, si vous séjournez là-bas un de ces quatre, n’allez surtout pas parler de rugby ou de foot gaélique. Non, à Dundalk le football est roi. Fierté locale, le club est l’attraction touristique du moment. Double champion en titre de la Airtricity League, les Lilywhites peuvent réaliser un exploit surréaliste en se qualifiant ce soir pour les 1/16e de finale de l’Europa League. Pour cela, il faudra au moins battre le Maccabi Tel-Aviv sur sa pelouse.

Une douce folie quand on sait que cette équipe possède le statut semi-professionnel et qu’une grande partie de ses joueurs ont un emploi à côté. Vous l’aurez compris, Dundalk cultive le paradoxe sur l’île d’émeraude. Celui d’un club bien loin du strass et des paillettes qu’offre la Coupe d’Europe lorsque la phase de poules apparaît sur nos écrans à l’orée du mois de septembre. Toutefois, cette réussite sportive ne doit rien au hasard. Elle est le fruit d’un travail de longue haleine, à l’initiative d’un homme en particulier : Stephen Kenny.

Cet entraîneur qui, avant son arrivée, ne bénéficiait pourtant pas d’une cote de popularité ébouriffante, étant même considéré comme un « entraîneur en quête de reconnaissance » nous explique Sébastien Berlier résidant français à Dublin et supporter de Dundalk : « avant son arrivée, Stephen Kenny n’avait guère de reconnaissance alors qu’il avait pourtant à son palmarès un titre de champion avec les Bohemians. Il venait de se faire remercier par les Shamrock Rovers et pour Dundalk, c’était compliqué de faire venir quelqu’un de ce calibre quand on connaissait les problèmes autour du club. »

Le sorcier de Dundalk

En effet, le climat sportif délétère conjugué à une gestion financière aux abois n’est pas propice à l’arrivée du coach irlandais. Pour les deux repreneurs de Dundalk, Paul Brown et Andrew Connolly, la mission était périlleuse comme ils le racontaient au site The Irish News en août dernier : « On est allés à Donegal chez lui pour négocier. A cette époque, on ne pouvait rien lui offrir. Notre terrain était dans un état catastrophique et notre stade s’écroulait. »  Malgré ces soubresauts, Kenny accepta le challenge et l’affaire fut bouclée. Le début d’une success story pour le club.

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En l’espace de quatre ans, Stephen Kenny a transformé Dundalk

L’arrivée de cet entraîneur coïncide avec la métamorphose de Dundalk. Mal en point à tous les niveaux, les Lilywhites vont redorer leur blason grâce au travail de leur nouveau coach. Interrogé récemment par So Foot, Jim Murphy – considéré comme « l’historien du club » -, affirmait même qu’il avait remis l’équipe sur de bons rails : « « Depuis qu’il est là, on progresse chaque saison. Sa première année, on termine deuxièmes ; sa seconde, on est champions ; l’an dernier, on a été champions ; cette saison, on est bien partis pour l’emporter encore (NDRL : Dundalk a conquis depuis un troisième titre de champion), et on a ce parcours en Europe. Il a fait signer des joueurs qui savent parfaitement jouer ensemble et a mis en place une philosophie qu’il ne trahit jamais : peu importe contre qui on joue, on presse haut et on attaque. »

Il a fait signer des joueurs qui savent parfaitement jouer ensemble et a mis en place une philosophie qu’il ne trahit jamais : peu importe contre qui on joue, on presse haut et on attaque.

Cette progression vertigineuse puise sa source dans la feuille de route qu’a su construire Stephen Kenny estime Sébastien Berlier « il est parti de tellement bas qu’il pouvait avoir carte blanche. C’est un entraîneur avec de la bouteille. Il a pu ramener des joueurs qu’il connaissait petit à petit, on entend souvent dire que certains sont même venus grâce à lui. Son objectif était de créer un collectif avec des joueurs talentueux et des mecs d’expérience. C’est une alchimie qui a parfaitement réussi ». Une intelligence sur le moyen terme qui a conduit Dundalk à s’offrir trois titres de champion consécutifs, une première depuis Shamrock entre 1983 et 1986. L’hégémonie des Lilywhites forcent l’admiration au niveau national, ce respect va se matérialiser encore davantage avec un parcours exceptionnel en Europe.

Ce soir, Dundalk pourrait définitivement rentrer dans la légende du football irlandais. En cas de victoire contre le Maccabi Tel-Aviv, les irlandais composteront peut-être – si l’AZ Alkmaar ne s’imposait pas contre le Zenith – leur ticket vers les 1/16e de finale de l’Europa League. Impensable il y a encore quelques mois. Une récompense au bout d’une idéologie de jeu qui n’a jamais évolué au fil des rencontres. Les Lilywhites n’avaient rien à perdre nous confirme Sébastien : « Stephen Kenny s’est dit que ses joueurs ne devaient pas changer leur manière de jouer en Europe. Ils dominent outrageusement le championnat avec un style propre, celui d’attaquer à tout-va et de presser le porteur. A mon avis, les équipes qu’ils ont jouées pour les tours qualificatifs de Ligue des Champions ont été sans doute surprises de ne pas voir Dundalk poser le bus devant la surface. »

Des qualifications estivales à la finale du groupe en Israël

La Champion’s League, point de départ d’une épopée qui a débutée cet été. Un à un, Dundalk franchit les tours et se retrouve au porte de la phase de groupes après avoir notamment éliminé le BATE Borisov. Mais le Legia Varsovie éteindra les espoirs de toute une ville lors du dernier tour. Deux rencontres où les Lilywhites ont tutoyé les sommets et sont sortis grandis de cet échec. Reversés en Europa League à l’issue de cette élimination, ils ont parachevé leur épopée en s’offrant une « finale » en Israël.

Un parcours idyllique que Stephen Kenny ne semble pas réaliser. L’homme est discret, poli, respectueux, et n’aime guère s’étaler dans les médias. Un portrait angélique qui va dans le sens de l’anecdote que nous livre Sébastien « je me souviens l’avoir croisé un dimanche sur la côte, il était sorti de sa voiture et des fans sont venus l’interpeller, il était incroyablement gêné de voir du monde surgir autour de lui. » Le coach irlandais ne tire jamais sur la couverture sur lui. La réussite sportive est celle de ses joueurs et non la sienne, il a une relation de proximité avec eux et une confiance mutuelle s’est installée. Stephen O’Donnell, le capitaine de Dundalk abondait dans ce sens à l’issue de la qualification face au BATE Borisov « Stephen est le meilleur entraîneur pour qui j’ai joué. Il arrive à obtenir le maximum de ses joueurs et croit en eux. Faire ce qu’il a fait en partant d’une page blanche il y a quatre ans, c’est incroyable. »

Stephen est le meilleur entraîneur pour qui j’ai joué. Il arrive à obtenir le maximum de ses joueurs et croit en eux. Faire ce qu’il a fait en partant d’une page blanche il y a quatre ans, c’est incroyable.

Il est très rare de voir des joueurs du championnat irlandais être appelés en équipe nationale. Il faut sans doute remonter aux années 80 pour voir une trace de l’un d’eux enfilant la tunique des Boys in Green. Daryl Horgan et Andy Boyle l’ont été lors du dernier rassemblement de l’Irlande. Une récompense pour deux joueurs en pleine progression. Horgan est le petit diamant de Dundalk. A 24 ans, le milieu offensif compte déjà plus de 200 matchs chez les professionnels « c’est la star de l’équipe nous confie Sébastien. Des scouts de club anglais comme Aston Villa, Newcastle sont attentifs à ses prestations en Europa League. Cela prouve qu’il marche fort. Il pourrait selon moi avoir sa place dans un club de Championship. Il est puissant et explosif. Sa technique est au-dessus de la moyenne. Il transperce les lignes. Il ne se pose pas de question, c’est ce qui fait principalement sa force ».

Un groupe unifié

Conscient de détenir autre chose qu’un épiphénomène, le club a repoussé les avances de quelques clubs. Horgan lui, gambade sur le pré – et plutôt bien – en ne songeant pas de suite au futur. Quant à Andy Boyle, il fait partie lui aussi des murs. Arrivé en 2013 à Dundalk, ce solide défenseur central de 25 ans est dans la pure tradition de ses héritiers irlandais, privilégiant le physique à la technique. Mais il dispose de la confiance totale de Stephen Kenny qui lui a donné plusieurs fois le brassard de capitaine cette saison.

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Une équipe soudée,  mais surtout, une bande de potes

Mais au-delà de l’intention que peuvent susciter ces joueurs, c’est bel et bien le collectif qui permet à Dundalk de concurrencer aujourd’hui les équipes européennes. La majorité d’entre eux ont bourlingué un peu partout au Royaume-Uni. Le capitaine Stephen O’Donnell – sans doute l’un des joueurs les plus mésestimés de l’équipe – a par exemple été formé à Arsenal, Ciarán O’Connor aux Rangers. D’autres ont parfois des physiques surprenants pour jouer au foot, c’est le cas du défenseur central Bryan Gartland dont le gabarit pourrait ravir les équipes de rugby du coin. Dundalk tient dans ses rangs des joueurs à l’unicité intacte. Le club sait aussi s’exporter, preuve en est avec le meilleur buteur du club Richie Towell qui a été transféré l’an passé à Brighton (D2/Championship).

Certains joueurs de l’équipe ont parfois des physiques assez surprenants et d’autres travaillent à côté. Un monde à part.

Et pourtant, les Lilywhites ne jouissent pas du statut de club professionnel. Semi-pros, ils ont pour la grande partie un travail à côté. Ainsi, on retrouve au sein de l’effectif un architecte qui travaille à Dublin, un coach de gardiens de foot gaélique, un étudiant en management du sport. Ce romantisme désuet ne s’arrête pas là. En effet, les joueurs sont également parrainés à chaque rencontre à domicile comme à l’extérieur par des boutiques, des bars, ou des restaurants de la ville. Daryl Horgan pour ne citer que lui est sponsorisé à domicile par une pharmacie et par un restaurant chinois à l’extérieur. Symbole d’un football de proximité, bien loin de l’oligarchique Premier League qui prend toute l’attention au pays.

Des doutes qui pourraient subvenir

Dundalk dépareille dans ce football européen où les grosses écuries sont pratiquement toutes construites comme des entreprises du CAC 40. Toutefois, les recettes obtenues par les Lilywhites pourraient vampiriser à l’avenir un championnat loin d’être attractif note Sébastien : « D’ici ces 10-15 prochaines années, la différence de budget va être énorme. Il y a une peur d’avoir des disparités entre les clubs. Beaucoup craignent que des joueurs aillent exclusivement à Dundalk car ils seront sûrs de gagner des titres ». Aujourd’hui, les joueurs auraient déjà reçu plus de 40 000 euros et le club pourrait obtenir près de 3M d’euros qui serviront notamment à refaire une beauté à Oriel Park, le vétuste stade du club.

L’autre danger qui pourrait survenir en cas d’hégémonie de Dundalk est celui de la formation nous souligne notre interlocuteur : « On a un club basé à Dublin que je surnomme le Clairefontaine de l’Irlande. Il s’agit du Home Farm FC. Beaucoup de joueurs sortent de cette préformation pour aller en Angleterre.  C’est un club amateur qui est composé d’équipes de jeunes et c’est le plus grand vivier pour le foot irlandais. Ils ont plusieurs partenariats avec des clubs de Premier League. Ces mecs n’inspirent pas à jouer en Airtricity League quand on voit le niveau affiché et si Dundalk ne cesse de gagner, ça sera même pire. Le club a fait une télé-réalité il n’y a pas longtemps de cela sur des gamins qui partaient faire des essais là-bas. Il faut savoir aussi qu’il y a une connexion historique entre l’Irlande et l’Angleterre. Naturellement, tout se goupille pour les jeunes irlandais qui ont du talent à revendre ».

Ce talent, Dundalk n’a cessé de le faire éclore à l’Europe depuis cet été et n’en finit plus d’étonner. Aux portes d’un exploit retentissant, les Lilywhites ont l’occasion de rentrer définitivement dans l’histoire du football irlandais en étant la première équipe de l’île à franchir la phase de poule. Le point d’orgue de quatre années où la reconstruction fut météorite. Et même si élimination il y a, Stephen Kenny et son escouade sauront tirer profit de cet échec. Dundalk n’est désormais plus un petit poucet, il joue dans la cour des grands.

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