<> on June 11, 2016 in Marseille, France.

14 Juin. 2016 – 09:00 – Par Invité

J’ai vécu un Angleterre – Russie à l’Euro 2016, avec ma mère

Un lecteur a pu vivre de l'intérieur le match Angleterre - Russie et, bien plus tragiquement, les violents affrontements qui ont touché le centre-ville et l'après-match. Récit mouvementé.

Étant d’origine anglaise, aller à un match de l’équipe d’Angleterre dans une grande compétition internationale est un vrai objectif – je ne suis pas de ceux qui disent que c’est un « rêve » : si tu veux aller à un match de foot, tu te démerdes et tu y vas ! – j’ai donc tenté ma chance à plusieurs reprises via l’UEFA, sans succès. Viagogo était donc la seule option. Coût total de l’opération : 450€ pour deux billets de la fédération russe, qui n’ont coûté que 40€ chacun. Bonne plus-value pour le dénommé Konstantin ! Evidemment, la seule personne qui accepte de payer 225€ pour aller voir un match de foot est ma chère mère, ou la source de mon origine rosbeef.

Une ambiance houleuse dès l’arrivée

L’arrivée à Marseille se fait sous un soleil agréable. Pas trop caniculaire, qui ferait monter l’alcool dans le sang à vitesse grand V. Mais tous les Anglais sont quand même en short. Nous passons les premières heures à trouver nos logements Airbnb respectifs (ma mère vers la gare St Charles ; moi vers le Vieux Port). Je décide de faire le chemin à pied et entends déjà résonner « Ten German bombers in the air », une comptine enfantine du temps de la Seconde Guerre, reprise par des fans anglais depuis les années 1990 – surtout contre l’Allemagne – pour rappeler que l’Angleterre a sauvé l’Europe de la terreur nazie. Ce qui ne plait à personne (mais vraiment personne). Je me dis déjà que la journée sera pleine d’affrontements et de provocations en tous genres.

Le gérant d’un pub aurait eu l’impression que les Anglais était plutôt tranquilles en train de siroter leur breuvage, lorsque des Marseillais (et peut être des Russes selon les dires) sont venus leur chercher des noises.

Les deux soirées précédentes, quelques échauffourées ont éclaté dans un pub, le O’Malley’s. Le gérant de cet établissement est une bonne connaissance de mon hébergeuse Airbnb. Ce dernier aurait eu l’impression que les Anglais était plutôt tranquilles en train de siroter leur breuvage, lorsque des Marseillais (et peut être des Russes selon les dires) sont venus leur chercher des noises. Bref, le scénario était lancé : le Vieux Port allait encore chauffer en ce samedi après-midi.

Après avoir expliqué à mon hébergeuse que j’avais pour ambition d’aller dans le parcage russe (qui était finalement à 98% anglais) avec un maillot des Three Lions, je descends vers le Vieux Port. Le O’Malley’s est déjà bondé et la place marseillaise est remplie de drapeaux à la croix de saint Georges.

Les rues marseillaises ont pour le moins été animées. On aurait préféré un autre spectacle…

La lacrymo de la discorde

Après une petite demi-heure passée à siroter une première bière (qui a pour objectif de me sortir de ma gueule de bois de la veille, et qui fait le taf comme d’habitude), les gens commencent à courir dans tous les sens. Nous ne sommes plus à proximité du O’Malley’s, où les Russes ont attaqué, mais vers le centre du Vieux Port, à quelques encablures de la Canebière. Nous sommes obligés de nous réfugier dans un bar. Tout le monde court de partout mais les choses se calment assez vite jusqu’à ce que les CRS envoient assez inutilement une première bombe lacrymogène.

Armés et sobres (contrairement à ce que l’on dit), les gaillards de l’Est défoncent des Anglais à moitié aveugles, déjà bourrés – il est 15h30 – et pas du tout préparés à une telle attaque.

Cette bombe explose en plein milieu d’un cortège d’une centaine d’Anglais, qui n’a d’autre solution que de courir se réfugier dans les ruelles adjacentes du Vieux Port, précisément là où les attendent de pied ferme… les hooligans russes. Armés et sobres (contrairement à ce que l’on dit), les gaillards de l’Est défoncent des Anglais à moitié aveugles, déjà bourrés – il est 15h30 – et pas du tout préparés à une telle attaque.

Bien sûr, au moment de la bousculade russe et des actions inconsidérées des CRS, nous ne savons pas qui sont les fauteurs de troubles. Certains supporters nous disent que les coupables sont des Russes et j’avoue ne pas franchement les croire. Nous décidons donc que passer toute l’après-midi à se bourrer la gueule avec des milliers d’Anglais n’est pas l’idée du siècle. Nous montons donc à Notre-Dame de la Garde chercher un peu de quiétude, ce qui nous prend 90 minutes (faut bien se dépenser).

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L’une des premières bombes lacrymogènes lancées par les CRS. S’ils ont réussi à ramener un peu de calme, ils n’ont fait que déplacer le problème ailleurs…

Centre-ville terrorisé

Lorsque que nous redescendons, la majorité des supporters anglais sont ensanglantés. Encore une fois, nous ne pensons pas qu’ils sont tout blancs dans l’affaire. Non seulement ils sont pleins de sang, mais ils sont surtout extrêmement bourrés et n’arrivent pas à aligner deux phrases à la suite. Un supporter anglais natif d’Oldham (un village dans la région de Manchester où la vie n’est vraiment pas facile) a le bras complètement ensanglanté et nous dit qu’il a été poignardé par un Russe. On commence à trouver bizarre que tous les supporters anglais ou presque aient du sang sur leur vareuse…

Le seul endroit relativement sécurisé est le stade Vélodrome. Seulement voilà, les trois quarts des transports en commun de la cité phocéenne ne fonctionnent plus…

La majorité des Anglais cherche à aller au stade immédiatement. Il est 18 heures, le Vieux Port et la fan-zone sont trop dangereux. Le seul endroit relativement sécurisé est le stade Vélodrome. Seulement voilà, les trois quarts des transports en commun de la cité phocéenne ne fonctionnent plus… Le bus censé desservir la fan-zone ne va pas jusqu’au terminus.  Très peu d’Anglais savent comment se rendre au stade. Le métro nous sauve et nous pouvons enfin sortir d’un centre-ville terrorisé.

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Le Vel’ avait une bien meilleure gueule que le centre-ville. Et son atmosphère bien plus apaisante.

Le jeu malgré tout, puis de nouveau l’horreur

Parlons de foot, enfin. Le stade Vélodrome rénové est magnifique et les marches menant à l’entrée des tribunes sont comme pavées par des drapeaux anglais. On sent une atmosphère plus apaisée. Enfin ! Voir un stade rempli de St Georges’ flag est quelque chose à faire une fois dans sa vie. C’est vraiment mieux qu’à la télé ! Je suis encore secoué par les événements de l’après-midi, mais je me dit que le danger est passé et lointain.

L’ambiance est assez poussive avec quelques God Save The Queen et Rule Britannia – j’ai remarqué l’absence de « I’m England Till I Die », pourtant en tête de gondole des charts anglais –  mais le match est plutôt beau. Kyle Walker me fait rêver sur le flanc droit, Adam Lallana me donne envie de vomir et Raheem Sterling me rappelle Aaron Lennon. En gros, j’ai trouvé les Anglais très bons derrière (le back four, donc, et Eric Dier) mais très inquiétants devant. Harry Kane et Wayne Rooney, pourtant désignés leaders du groupe, sont carbonisés par une première mi-temps au tempo élevé et j’ai trouvé Dele Alli dans une configuration que ne lui convient pas.

La fin du match fut marquée par l’émeute des Russes, qui ont fracassé les Anglais à coups de poings. Là encore, une attaque surprise entre deux catégories de supporters aux intentions diamétralement opposées : hooligans contre civils.

Paradoxalement, les hommes de Roy Hodgson ont marqué dans une période où ils avaient beaucoup de mal à se créer des occasions. La pression russe n’était pas vraiment étouffante mais Joe Hart a montré ses faiblesses : il ne rassure pas une défense pourtant solide avec un Chris Smalling impérial. L’égalisation n’est pas pour autant logique, mais le constat est là, empli d’amertume circonstancielle après une égalisation à la 90+2e : l’Angleterre n’a pas fait assez pour gagner son match d’ouverture.

La fin du match fut bien sûr marquée par l’émeute des Russes, qui ont fracassé les Anglais à coups de poings. Là encore, une attaque surprise entre deux catégories de supporters aux intentions diamétralement opposées : hooligans contre civils. Je ne suis pas serein à l’idée de sortir du stade sous un climat aussi houleux mais la marche jusqu’au Vieux Port se passe bien.

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Le spectacle en tribunes n’a duré qu’un temps…

Quel avenir pour le supportérisme anglais ?

Il est temps de faire un constat alarmant. Le mode de supporter qu’est le Britannique est démodé et a montré ses limites organisationnelles samedi. Contrairement aux restes de l’Europe, les Anglais ne connaissent pas la mouvance ultras moderne et toutes les pseudo-bagarres (qui sont la majorité du temps pour la forme) qui se déroulent sur le continent. Le supporter anglais lambda est maintenant happy-clappy, une personne généralement dans la cinquantaine, qui veut juste aller au stade et ne pas trop chanter. Cette image innocente est une proie facile pour des ultras qui veulent en découdre.

Le fan anglais est donc coincé entre le vieil homme qui a connu les gros fights des firms dans les années 80 mais qui est trop vieux pour rivaliser contre des hools de 30 piges rompus aux combats de rue.

Le fan anglais est donc coincé entre le vieil homme qui a connu les gros fights des firms dans les années 80 mais qui est trop vieux pour rivaliser contre des hools de 30 piges rompus aux combats de rue. Il se murmure que les Russes veulent retenter le coup jeudi dans le nord de la France, à l’occasion d’Angleterre – pays de Galles. Le résultat sans doute identique. Le peuple anglais se déplace en masse mais aujourd’hui, c’est insuffisant pour se faire respecter.

par Philip Bargiel

Photos P.B / Photo de une Carl Court/Getty Images

Commentaires sur “J’ai vécu un Angleterre – Russie à l’Euro 2016, avec ma mère”

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